A la demande d'un tiers, Mathilde Forget

Mis à jour : janv. 6


Sous une apparente simplicité et avec souvent la distance de la cocasserie, l'écriture se glisse dans les failles de l'inconscient et fait entrevoir la fragilité et les fêlures des êtres. Parfois jusqu'à la folie...


« Tous les bois sont susceptibles de se fendre ».

Le lecteur est un peu déconcerté quand Mathilde Forget consacre aux poutres au-dessus de son lit et au bois en général quelques paragraphes de son roman. Elle cite même le Traité de l’art de la charpenterie de 1837 :

« Le bois fendu présente de longues fissures dans le sens du fil, qui pénètrent profondément, et vont quelquefois jusqu’au cœur. La désunion d’une partie des fibres d’une pièce de bois nuit certainement à sa force ; elle tend à partager une pièce en plusieurs parties qui ne peuvent avoir en somme la même force que la pièce entière. Ce n’est pas, du reste, une raison pour faire rejet des pièces fendues. »

Il me semble que cette histoire de bois fendu, à la fois prise au pied de la lettre et devenant métaphore, est emblématique de l’écriture de l’auteure : le détour pour parler de l’essentiel, le passage par le concret, par l'expérience triviale du quotidien pour dire l’indicible ou le non-dit. Un détour qui amène en fait au plus profond par sa puissance d’évocation. Le lecteur s'engage sur le chemin périlleux, à la frontière poreuse entre folie et santé d’esprit, que la narratrice emprunte, il est à la fois à la fois à distance et pris par le "je" narrateur.


La folie et le suicide de la mère de la narratrice sont au cœur du récit : est-il événement plus terrible ? "Ça rassure d'avoir un coupable quand on perd quelqu'un, c'est important d'avoir un visage à détester. Quand une personne se donne la mort, le visage que l'on déteste est aussi celui qui nous manque." Paradoxe qui ne se peut résoudre. Posé comme un fait. Un secret à découvrir, une explication à trouver, une réalité à affronter. Des questions, une enquête qui commence. Pour sauver sa soeur Suzanne..


Sans un mot

La narratrice croise des patients à « l’esprit fendu » à l’hôpital psychiatrique où se trouve sa sœur. C’est elle qui a dû demander son hospitalisation, et le livre s’ouvre sur cette scène, où sans un mot, les deux sœurs inversent le rapport de dépendance et d'admiration sans condition vécu par la narratrice depuis l'enfance. Celle-ci tente de maîtriser Suzanne en attendant l'arrivée des pompiers. Une crise qui va s'avérer fondatrice, voire réparatrice.

Sans un mot. Comme dans tout le roman, c’est la matière, ce sont les corps qui portent, subissent et communiquent la violence et la souffrance, dans les détails d'un vêtement, d'une posture, d'une plante posée là, d'un pull oublié, d'un coussin inutile, de la tartine d'un goûter, d'une abeille agaçante... Tout prend sens et par touches dessine un paysage intérieur tourmenté.

Sans un mot de trop, pourrait-on dire aussi : Mathilde Forget ne tombe pas dans l'analyse psychologique verbeuse. Le récit ressemble à une observation presque clinique - des faits avant tout - et en même temps il est bouleversant.


Peurs et dévoilement

Les abeilles, les requins, les plongeons dans la piscine - toutes ses peurs, parfois provoquées, voire entretenues, sont vitales, elles construisent et détruisent en même temps. Elles semblent irraisonnées, enfantines parfois, et pourtant elles sont essentielles à l'âge adulte. Et elles font écho en nous - à des degrés divers -.

Les manœuvres inconscientes de l'évitement, parfois masquées sous des défis apparemment sans objet, font surgir les ombres au lieu de les dissiper. On les voit sourdre au quotidien, empêcher de vivre, d'aimer. Identifiées parfois, mais détournées, par la narratrice, par son entourage. Jusqu'au jour où elles sont affrontées. Consciemment. Savoir enfin. Et vivre.

Une affirmation lors de la scène finale de la plongée sous-marine d'une absolue banalité vu le contexte : "Je remonte à la surface." Après s'être approchée au plus près du "requin".

En fait, c'est la conclusion de ce récit que l'on pourrait qualifier d'initiatique.


Sous une apparente simplicité et souvent la distance de la cocasserie, l'écriture se glisse dans les failles de l'inconscient et fait entrevoir la fragilité et les fêlures. Parfois jusqu'à la folie...


Grasset, 2019

Crédit photographique : Laura Bonnafous


Mathilde Forget est en résidence aux Correspondances de Manosque et sera reçue par l'association Par sons et par mots à Banon (04) le 2 avril2020. www.parsonsetparmots.fr



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