Atmore, Alabama, Alexandre Civico

Mis à jour : 7 oct. 2019

Un roman noir dont l'écriture érafle et brûle !


« Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. Je regarde Ève, ses yeux aux teintes orangées brillent d’un éclat enfantin. […] On célèbre aujourd’hui l’établissement d’une vague gare devenue une vague ville. »


Premières lignes du roman d’Alexandre Civico. C’est ainsi que le lecteur entre à Atmore, en Alabama. Contraste entre la « mauvaise humeur » du train et la joie factice de la foule qui « se célèbre elle-même ». Une petite ville perdue, inconnue et sans intérêt, un « terrain vague » pourrait-on dire, où le narrateur vient d’arriver lui aussi. À peu près dans la même disposition d’esprit que le train : avancer dans le brouillard, traverser un espace dont les usages sont totalement extérieurs à soi-même. Et dans la chambre d’hôtel : il a « enfoncé [sa] tête dans l’oreiller et lancé un cri muet, bave et pleurs. »

Surgissement du passé, ce jour où « toute [sa] vie s’était répandue sous la porte ». Portes fermées qu’on ne peut rouvrir, portes claquées pour fuir. Il pensait ne pas se relever, mais il avait seulement « chancelé ». Il était là maintenant avec cette douleur incommensurable. Venu dans cette bourgade de nulle part, dans ce qu’on appelle l’Amérique profonde - que l’auteur fait vivre et parler - ce terrain vague, pour quoi ? Pourquoi ?

On pourrait certes donner quelques réponses, mais c’est une sorte de thriller, et une partie du plaisir de la lecture vient de l’attente qu’Alexandre Civico crée : le narrateur est un observateur attentif à ce qui l’entoure, aux personnes qu’il rencontre, mais il demeure opaque quant à ses motivations profondes. Bien sûr, l’auteur délivre au lecteur quelques bribes de l’histoire passée, on devine, on croit savoir. En italique dans le texte, quelques phrases entrent en collision avec le présent, des souvenirs, essentiels pour le narrateur, trop allusifs pour le lecteur qui tente des hypothèses. On n’est jamais sûr. Mais la douleur est sensible.

Le récit se déroule en trente-trois jours, le dernier chapitre est sans limite temporelle… Vingt « Williams Station Day », avec des heures précises, comme dans un journal, c’est le titre de chaque chapitre. L’image n’est sans doute pas la meilleure, mais il est vrai qu’on pense à un chemin de croix, un parcours dont chaque étape, chaque jour rapproche le narrateur du but : aller jusqu’au bout du malheur. « La mort. Je suis venu m’en approcher. Aussi près que possible », dit-il à Mae, la femme chez qui il loge.

Le roman trouve donc son unité dans la quête du personnage : si on ne sait ni ce qu’il cherche, ni ce qu’il veut, on comprend qu’une intention forte le porte et que c’est ici que sa vie saccagée peut trouver un sens à la mesure du non-sens de ce qu’il a vécu : tragique. En contrepoint de cette inexorable descente aux Enfers, la rencontre de deux femmes : Ève, très jeune, perdue, droguée, prostituée, qui se détruit avec détermination et Mae, mère d’un détenu de cette prison dont le narrateur s’approche, lieu vers lequel il revient sans cesse. L’effet de leur présence est lui aussi ambigu : elles obligent le narrateur à sortir de lui-même et à vivre au quotidien, elles manifestent à son égard une forme de tendresse, mais au fond il s’en rapproche parce qu’elles sont des échos à ses propres fantômes, voire des doubles, et qu’elles sont encore des truchements de sa quête désespérée.


Quelques mots à propos de l’écriture : ce n’est pas la moindre des réussites de ce roman. Le fait que le récit soit à la première personne accroît le flou au lieu de le dissiper. Cela peut paraître paradoxal, mais d’abord, serait-il vraisemblable qu’il s’explique ? Le récit ne se présente ni comme une confession, ni comme un témoignage adressé. De plus il adopte nécessairement ainsi un point de vue subjectif et refuse l’omniscience au lecteur. Enfin l’emploi du présent produit un double effet : l’histoire est en train de se faire, donc on ne peut la saisir dans sa globalité et le présent, surtout à la fin devient comme celui de vérité générale, intemporelle donc.

Le romancier maîtrise parfaitement le jeu et les enjeux que supposent ses choix narratifs.

Autre aspect : Alexandre Civico s’attache aux détails et donne à voir, à entendre et à sentir : les sensations décrites sont en elles-mêmes une manière de « raconter ». C’est le corps qui dit le personnage. Ce qu’il ressent, apaisement ou douleur. Le récit se développe de manière réaliste et objective, factuelle même, avec des phrases le plus souvent brèves, juxtaposées, dépouillées de tout superflu, mais il est traversé soudainement par des images singulières, très fortes, frappantes « Sa voix, un immense désert de sable écrasé de soleil où ne survivent que les cafards. » ou bien celle-ci, surprenante : « Nous avons volé pendant des heures le long de la ligne de partage du jour et de la nuit. Un mince filet rose sur lequel l’énorme avion avançait, prudent comme un garçonnet rondouillard qui trotterait doucement, pieds nus, sur une jetée humide au-dessus de l’eau noire. » L’une comme l’autre n’ont rien de gratuit et ouvrent à l’imaginaire des significations qui vont au-delà de la

comparaison et parlent de ce qui ne peut toujours s'exprimer.


Un roman noir, dont l’écriture magnifiquement maîtrisée érafle et brûle.


Actes Sud, septembre 2019

photo DR




©2019 by Tribune liVre(s). Proudly created with Wix.com