Cendrars Pâques à New-York

Mis à jour : 25 avr. 2019

1912 Blaise Cendrars Les Pâques à New-York


 « L'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et fait flamboyer des associations d’images, avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes ».



[...] Je descends à grands pas vers le bas de la ville, Le dos voûté, le coeur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand ouvert est comme un grand soleil Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

[...] C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure, Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre coeur.

Je suis assis au bord de l’océan Et je me remémore un cantique allemand,

Où il dit, avec des mots très doux, très simples, très purs La beauté de votre Face dans la torture.

[...] Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et ta bonté Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans mes mains Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint;

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche N’y laissent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade, Peut-être à cause de Vous Peut-être à cause d’un autre, Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui Vous fîtes le Sacrifice Est ici tassée, parquée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons Et les débarquent pêle-mêle sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens On leur jette un morceau de viande comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance. Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.


Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs, Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.


Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence, Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.


Seigneur, l’un voudrait une corde avec un nœud au bout, Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.


Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit. Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.


Je pense aussi aux musiciens des rues, Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,


À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier; Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.


Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz, Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.


Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit, Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.


La rue est dans la nuit comme une déchirure, Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.


[...]

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.


Déjà un bruit immense retentit sur la ville. Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.


Les métropolitains roulent et tonnent sous terre. Les ponts sont secoués par les chemins de fer.


La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées, Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.


Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.



Trouble, dans le fouillis empanaché des toits, Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.


[...] Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne… Ma chambre est nue comme un tombeau…


Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre… Mon lit est froid comme un cercueil…


Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents… Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle…


Cent mille toupies tournoient devant mes yeux… Non, cent mille femmes… Non, cent mille violoncelles…


Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses… Je pense, Seigneur, à mes heures en allées…


Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.



En couverture : Le violoniste vert, M



©2019 by Tribune liVre(s). Proudly created with Wix.com