"Churchill, Manitoba", Anthony Poiraudeau

Mis à jour : mars 5

Churchill, Manitoba, « capitale mondiale de l’ours polaire »…

Une destination de rêve pour un jeune intellectuel, grand lecteur de Julien Gracq ! C’est une formule un peu provocatrice de ma part, mais c’est une manière de poser la singularité du récit d’Anthony Poiraudeau. Et l’ours n’est pas si anecdotique qu’on pourrait le croire !


Un mois donc dans cette ville du grand Nord canadien, mais avec quel(s) projet(s) ?

L’auteur ne manque pas de (dé)livrer les pistes, de développer des analyses. Mais l’explication simplificatrice est tout à fait étrangère à Anthony… C’est bien au contraire la complexité à tous les niveaux (car le récit touche aussi bien à l’intime qu’à l’analyse historique, sociologique, géographique, philosophique etc.) qui prévaut et c’est bien sûr tout l’intérêt de ce livre. D’autant que l’écriture suit avec délectation (pour le lecteur !) les méandres de la réflexion et déploie le propos en de longues phrases, non pas verbeuses, mais denses, à la recherche du détail qui cerne l’idée juste sans la réduire ou la schématiser, par facilité ou confort intellectuel.

Le récit commence ainsi : « Comme beaucoup de personnes, j’ai longtemps rêvé sur les cartes de géographie. » A peine a-t-il parlé de ce goût, somme toute assez partagé, - un incipit cliché pourrait-on dire ! - que l’auteur entraîne le lecteur dans un flot (très maîtrisé !) d’images, associant espaces lointains, lectures, impressions, savoirs, sentiments. Du « je » au « monde », dans un échange permanent. Un « je » multiple, ambivalent, cherchant sa place, la bonne distance, conscient de la difficulté d’ « habiter le monde », l’intime et le plus vaste.

Partir

Le point de départ du séjour d’Anthony Poiraudeau à Churchill est bien identifié : « C’est lors de ces divagations imaginaires et répétées face à la carte d’Amérique de Nord que j’ai connu Churchill et qu’elle a petit à petit pris consistance dans mon esprit. » Il n’est évidemment pas question de tourisme, c’est, dit-il, un voyage sans idée de retour, et c’était celui d’une rupture radicale avec tout le cours précédent de mon existence. C’est-à-dire que c’était un voyage impossible par nature, complètement fantasmatique et fictionnel. » L’analyse se poursuit sur l’échec assuré d’un tel voyage, « le rêve fou de fuir [sa] propre vie. » Mais c’est l’occasion de comprendre que le projet en cachait un autre, tout en naissant de lui : « À la place de ce voyage impossible, parce que ce que j’ai voulu écrire était l’histoire de l’impossibilité de ce voyage, et parce que c’était l’occasion d’y aller tout de même, j’ai fait un voyage possible, et je me suis vraiment retrouvé à Churchill. »


Désir de Churchill

Voici donc Anthony Poiraudeau confronté à son « désir de Churchill ». Une ville perdue du Grand Nord, sinistrée, à l’histoire douloureuse, mais occultée, où « il n’y a guère plus de traces de l’ancienne base militaire que du passage de Glenn Gould », - lequel définit ainsi son séjour : « Ce furent peut-être les deux semaines les plus extraordinaires que j’aie jamais passées. » - Fascination partagée pour un lieu où tout n’est pourtant que constats déceptifs, désolation, pauvreté, isolement, « au milieu de contrées inhabitées » ; c’est le paradoxe, qui comme tout paradoxe, n’est évidemment qu’apparent ! Il ne vient que d’une approche très superficielle et pleine d’a priori. L’auteur analyse donc le processus, passionnant par ce qu’il dit du rapport à l’espace et du cheminement de l’écriture : « […] la superposition dans mon esprit de Churchill, en tant que site réel et matériel dont il m’était possible d’avoir une connaissance, et de Churchill, en tant que lieu intérieur, doté pour moi d’une fonction mentale intime. C’est de cette superposition que découlerait bientôt le projet d’écriture qui me déciderait à aller séjourner sur place. »

L’auteur est par ailleurs un lecteur très averti de Julien Gracq, dont il a étudié les textes. Il se nourrit de ses écrits, et enrichit leur lecture de sa propre expérience : dialogue au-delà de la présence physique et du temps, entre deux écrivains, mais aussi de ce fait avec le lecteur qui bénéficie de cet échange. Ils se rencontrent bien sûr sur la question de « l’attraction géographique », de « l’enchantement de l’espace », de la manière dont ils le parcourent, réellement ou pas. De nouvelles strates s’ajoutent ainsi, approfondissant le propos.

Anthony poursuit aussi des recherches sur le passé de Churchill, se documente et vit au quotidien avec ses habitants. Ainsi plusieurs fils de la réflexion, inextricablement liés les uns aux autres, s’entremêlent : le projet d’écriture, l’aventure personnelle, l’histoire du lieu. À ce propos il écrit que la découverte de la tragédie de la domination sur les Natifs constitue « le principal enseignement concret et précis qu’[il] a pu tirer de [son] voyage à Churchill », loin de « l’introspection » qui lui avait paru être la motivation de son voyage. En fait c’est encore une entrée violente dans le champ de [sa] conscience de réalités qui [l’] excèdent, mais néanmoins [le] concernent. »


Et l’ours polaire ?

Churchill, Polar Bear Capital of the World ! Danger et attraction, omniprésence et invisibilité, l’ours blanc n’est pas un sujet simple ! L’auteur ne l’aperçoit qu’une seule fois et d’assez loin : « L’animal poursuivit son chemin sans un regard pour moi ». Inquiétude sans objet. Bien sûr, Anthony livre à ce propos une analyse très fouillée de ce que signifie cette « apparition », cette « incarnation » à la fois prévisible et inattendue. Au-delà, il est difficile pour le lecteur de ne pas tenter de chercher le symbole. Une ville dont on ne peut sortir à cause du risque que présente le prédateur, une ville où « prolifère l’image de l’ours blanc, jusqu’aux frontières de la zone, bordées par l’ultime et multiple image d’ours silhouettée sur les panneaux interdisant le passage, et au-delà desquelles s’ouvrent les vues sur les vastes panoramas interdits et sans image, où l’ours est à la fois presque toujours invisible mais éventuellement partout, tout le temps, comme le sucre dans le café ou bien une espèce de Dieu. » Une série d’ambivalences et de contradictions : espace clos et infini, peur et prise de risque, réel et imaginaire, le récit multiplie ces dualités, que l’écriture à la fois révèle et associe, sans pour autant en résoudre l’antagonisme.


« La disparition ou la transformation en texte »

« Ce qu’avait été Churchill, […], tout cela me semblait former autant de facettes d’une seule et même chose, dont l’unité était fuyante et mouvante mais dont le déroulement constituait le véritable sujet du texte qu’il me fallait produire – un véritable sujet qui probablement était ma vie elle-même, telle que je pouvais la réduire et la mettre en forme au travers du prisme singulier d’un désir de fuite dans le Grand Nord, et tandis que je continuais à la vivre. »


Finalement, le récit d’Anthony Poiraudeau refuse l’alternative de la formule fameuse de Jean Ricardou qui, en d’autres temps, affirmait qu’on était passé « de l’écriture de l’aventure à l’aventure de l’écriture ». « Je ne suis pas un aventurier », si ce n’est « un aventurier de chambre à coucher » affirme l’auteur. Soit. Mais pourra-t-il agréer la qualification d’aventurier de l’écriture ?



Un récit dense et passionnant, servi par une écriture qui allie précision et élégance et où l'humour affleure souvent.


Anthony Poiraudeau, Churchill, Manitoba, Inculte, 2017



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