"Comme au cinéma" Fiona Kidman

Mis à jour : 25 mai 2019

Un demi-siècle d’histoire(s), des portraits de femmes , une romancière de très grand talent !


Comme au cinéma, Fiona Kidman, SABINE WESPIESER EDITEUR, 2019


« Elle part », ce sont les derniers mots du roman. Partir pour survivre ou pour mourir, pour fuir, espérer un autre avenir, meilleur peut-être ? C’est en tout cas la seule échappatoire envisagée par quatre femmes, la mère Irene, ses filles, Jessie, Belinda, et Janice. Fuite en avant, sans projet véritable. Pour « sauver leur peau » pourrait-on dire familièrement, dans l’espoir de se libérer aussi. De fait, elles prennent des risques qu’elles ne mesurent pas : urgence et nécessité font loi. Comme le pense leur frère Grant, « toutes ses sœurs s’étaient lancées dans le vide, chacune à sa manière ». Leur mère aussi qui, après le décès de son mari pendant la guerre, s’en va dans les champs de tabac avec sa fille Jessie.

C'est à partir de là que la « vraie » vie va commencer pour elle. Pour sa fille déjà là, et pour les autres enfants qui vont naître ensuite. Les dés sont jetés. Un enchaînement qu'il semble impossible de rompre.

Fiona Kidman suit de 1952 à 2015 l’histoire d’une famille, des femmes surtout, une mère et ses filles. Les hommes sont là plutôt comme des instruments du destin qui bouleversent leurs vies. Une histoire d'amour, la naissance d’un enfant non désiré créent le chaos dans leur existence et les change profondément, les oblige parfois à des choix qui vont à l'encontre de leurs aspirations. Elles survivent aux vicissitudes grâce à l’amour maternel qui les anime. S’en sortiront-elles ? A quel prix ?

Quatorze chapitres comme des temps forts de ces destins qui se perdent et se croisent. Leurs titres suggèrent plus qu’ils n’informent. Quand on a terminé la lecture du chapitre, on découvre la force, souvent métaphorique, de la formulation. L’auteure accompagne ainsi le lecteur au fil des pages : « Moisson de fumée », Particules de glaise », Courir dans le noir », « Une journée entière au cinéma ». Ce dernier est littéralement le titre du livre en anglais All day at the Movies. Au fait pourquoi ce titre ? L’une des filles, Belinda est cinéaste. Elle n’est pas la narratrice, mais peut-être ce regard distancié qui rassemble ce qui semble défait, «montant » les séquences disparates de ces vies, est-il tentative inconsciente de recomposition, quasi impossible puisqu’elle est elle-même victime, quoique bien mieux "réparée" que les autres ? « Encore et encore, Belinda se rejoue des scènes qui l’accompagnent depuis toujours, qui la grattent sous les paupières juste avant son réveil, où qu’elle soit. » On peut imaginer aussi que le cinéma est une autre vie ? Celle où se réfugie Grant ? La femme qu’il aime a disparu : la retrouver ? Loin du réel, il imagine que « peut-être qu’il la trouverait là-bas dans l’espace. Comme au cinéma, le héros vient à la rescousse, sauve la femme égarée de la détresse ».

La disparition est ce contre quoi luttent les quatre enfants : les souffrances endurées dans l’enfance les ont obligés à fuir, à se cacher. La famille a éclaté. Peuvent-ils se retrouver ? Qu’ont-ils à partager sinon des souvenirs douloureux ? De lourds secrets au sein de la famille : Janice en particulier en porte un que ses frère et soeurs découvriront par hasard. Car il faut cacher, occulter d’abord pour essayer de vivre malgré tout et puis aussi parce que le sort se retourne toujours contre les victimes.Parce que les autres n'ont pas toujours envie de savoir. Fiona Kidman révèle peu à peu ces zones d'ombre, de manière indirecte le plus souvent. Plane toujours le doute sur les événements et leur gravité pour ceux qui ne les ont pas vécus. La disparition, c’est aussi au sens propre la leur, à la fois imposée et parfois recherchée.

La disparition possible aussi simplement parce qu’ils ne savent pas tout à fait qui ils sont, d'où ils viennent.

Une famille éclatée, et des questions de filiation en effet. Si le lecteur sait dès le début qui est le père des enfants, les enfants découvrent tardivement l’identité de leur géniteur. Le secret pèse sur eux sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur, lui, a une vision d'ensemble grâce à la forme narrative choisie par l'auteure : sa maîtrise de la composition lui permet de croiser et de tisser les fils d'une part pour le lecteur, d'autre part, au sein de la fiction, pour les personnages.

Ainsi se construisent des personnages complexes, des femmes à la fois écrasées par le destin et animées d'une force combattante. Subir et résister. C'est aussi cette ambivalence qui leur donne toute leur profondeur.


Ajoutons ceci encore : pour qui ne connaît pas bien la Nouvelle-Zélande, ce roman est l’occasion de comprendre un peu ce pays. Tout cela par le biais des engagements des personnages et des retentissements que la situation politique, les institutions ont sur eux. L’auteure, née en 1940, parle de son pays avec une connaissance approfondie de son histoire. C’est une toile de fond en même temps qu’une explication de la vie de ses personnages.


Bref, un grand moment de lecture !


Les premières lignes

« Moisson de fumée 1952 »

C’était comme emménager dans un pays nouveau. Laisser derrière soi la ville des tramways et des maisons surpeuplées pour un paysage grand ouvert. Le car chaloupa dans un virage, heurtant les tôles ondulées qui bordaient la route. Irene Sandle était perchée au bord du siège en lattes de bois, un bras autour des épaules de sa fille. L’enfant avait six ans, bientôt sept, et avec ce visage couvert de taches de rousseur, sa mère pensait qu’elle avait peu de chance de devenir jolie, mais c’’était sans importance car elle était intelligente. Comme son père, l’aviateur, qui était mort juste avant la fin de la guerre. Irene s’efforçait de ne pas trop s’attarder là-dessus, ce sentiment d’injustice, qu’il soit rentré à la maison pour une brève permission très douce, puis reparti tenir son rôle dans un conflit qui devait bientôt se terminer. Il s’était perdu au-dessus du Pacifique, mais au moins lui avait-il laissé Jessie. Parties de Wellington très tôt ce matin en ferry, elles avaient été ballottées par la tempête au moment de doubler le cap. Des rideaux de pluie inondaient la ville et le vent cognait sur les corniches de la maison parentale tandis qu’elles faisaient leurs adieux. Et les voilà maintenant de l’autre côté du détroit, le ciel aussi lisse qu’une nappe de lin bien repassée quand elles débarquèrent à Picton.



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