"Echappé(e) belle" ! Emmanuel Ruben "Sur la route du Danube"

Mis à jour : 3 mai 2019

Réécrire l'Europe ?





Echappé belle ! L’expression se trouve à la page 303, en italique, au centre du récit. C’est Vlad qui la prononce à la suite d’un accident de bécane et c’est la première rencontre entre le narrateur Samuel Vidouble alias Emmanuel Ruben et le cycliste, futur compagnon d’équipées. C’est avec lui en effet qu’il parcourt les quelque 4000 km depuis le delta du Danube jusqu’à sa source.

Quand on y réfléchit, cette idée d’échapper, déclinée aussi en échappée ne serait-elle pas un fil possible pour lire ce roman dont la densité déborde les limites… du genre, - Histoire ? géographie ? poésie ? géopolitique ? récit d’arpentage ? Tout cela à la fois en réalité. L’auteur donne une définition de Sur la route du Danube dans l’épilogue : « Un objet hybride entre le roman-fleuve, le manuel d’évasion – sorte d’usage de l’Europe à bicyclette – et l’atlas géopolitique. »

Emmanuel Ruben, le « géographe défroqué », comme il se nomme, se délivre ainsi du carcan imposé de catégories bien définies et entraîne le lecteur dans ce courant qui charrie connaissances précises et documentées, rencontres humaines, descriptions poétiques. Au rythme des étapes à bicyclette avec Vlad, parfois à la limite de leurs forces, le plus souvent racontées avec humour. Mais à contre-courant ! Puisqu’il s’agit de remonter le fleuve et pour de bonnes raisons : « Descendre un fleuve, c’est aller vers la mort. […] C’est pour échapper à cette mer inéluctable que nous avons entrepris ce voyage à rebrousse-poil. […] Viktor nous fait croire quelques instants qu’il est un lieu, sur terre, où le temps peut être réversible. Ce lieu, ce peut être la source, mais c’est aussi le delta, où le fleuve hésite sur le seuil de l’oubli.»

« La petite reine » est au cœur du récit. Ce n’est pas seulement un moyen de locomotion. Ou plutôt c’est bien une manière de se déplacer qui ne saurait trouver meilleure alliée : une façon quasi philosophique d’envisager le voyage. Prendre le temps, le temps de regarder, de s’arrêter et donc de rencontrer les paysages et les gens, les « petites gens », celles qui sont la réalité profonde de la vie du pays traversé. Dans ce livre, le cyclisme est une métaphore de la littérature, de l’écriture (à moins que ce ne soit l’inverse ?) ; Emmanuel Ruben établit un lien organique entre les deux : « […] Je pédale donc je suis. […] retranscrivant chaque coup de pédale par une virgule, chaque arrêt par un point au risque d’écrire des phrases trop longues : le cyclisme, comme la littérature, est un art du détour et de la digression, mais c’est aussi un art du continu – remonter un fleuve à vélo, c’est éprouver ce continuum, car un fleuve, c’est la continuité anarchique de la nature dans la discontinuité ordonnée du monde, lequel est, ne l’oublions pas, tout entier l’œuvre de l’homme, ce que les géologues ont fini par admettre en parlant d’anthropocène. »


Il ne s’agit pas pour autant d’un texte abstrait, l’occasion de développer des théories littéraires ou historiques, au demeurant passionnantes. La manière dont sont parcourus les 4000 km est justement garante d’un récit vivant, fait de petites histoires, de surprises agréables ou pas, de découvertes. Passer ainsi les frontières est une aventure chaque fois différente. Et Emmanuel Ruben partage avec Julien Gracq (dont il dirige la Maison à Saint-Florent) « cette obsession du partage, ce tropisme des lisières ». Traverser l’Europe, c’est avant tout en effet franchir des frontières, géographiques mais pas seulement. C’est une aspiration profonde à échapper à un monde, à s’évader. « Vlad avait toujours su que la petite reine lui permettrait de s’enfuir. » Entre parenthèses, Vlad est un personnage qui mériterait beaucoup plus que ces quelques allusions !

Pour l’auteur aussi, partir sur son vélo, c’est depuis toujours un besoin : « J’avais besoin de paysage, besoin de lumière, besoin de voir un peu d’eau se refléter sur les coques des bateaux, besoin de m’évader corps et âme dans ces reflets. » Car pédaler sur son vélo, c’est « la matrice de toutes [ses] passions, passion plus dévorante que l’écriture, passion plus dévorante que le dessin, mais passion libératrice pour l’esprit, passion inspirante […]. Une aspiration de l’ordre du nécessaire, voire du vital.


L’échappée belle… Parce qu’elle n’est pas seulement fuite mais attente, voire retrouvailles, réelles ou imaginaires, « résurgence de l’enfance ». Le récit est peuplé de souvenirs historiques et personnels, écho d’autres voyages, et aussi retour au temps où il inventait le monde. En effet, il est une échappée de son enfance qui irrigue son imaginaire et donc son écriture : «  Il y a des jours comme celui-ci où je me souviens que de neuf à quinze ans, j’ai été zyntarien, citoyen chimérique allongé jour et nuit sur un empire de cartes imaginaires. »


Echappée belle encore parce qu’il y a dans ce « récit d’arpentage » une « passion pour l’histoire d’un vieux continent, l’Europe » : « Oui, autant l’avouer, le vrai sujet n’est pas le Danube, mais l’Europe. » Une étiquette lui irait, s’il en faut une : « Ecrivain européen de langue française. »


La force du texte réside dans la manière dont Emmanuel Ruben a réussi à allier une forme d’érudition incontestable avec une histoire personnelle, la sienne d’abord, celle des habitants qu’il rencontre ensuite. Les personnages restent dans la mémoire du lecteur parce qu’ils sont vrais, décrits avec émotion, des individus, qui sont aussi citoyens d’un pays.

Un regard lucide sur l’Europe d'hier et d’aujourd’hui, un regard attentif et sans a priori, un regard de poète lorsqu’il prend le temps de décrire magnifiquement paysages ou lieux, avec leurs mouvements, leurs couleurs, leurs lumières.

Réécrire l’Europe… C’est le titre de l’épilogue. Et au-delà encore Emmanuel Ruben affirme : « Ce voyage m’a appris ce que c’est d’être un homme, ce que c’est d’être mortel – c’est-à-dire fragile, vulnérable, mais têtu, obstiné, persévérant dans son être. » Par procuration, le lecteur apprend cela aussi.


L’échappée, en matière de course cycliste, c’est le moment où un coureur se détache du peloton. Belle image pour un auteur dont les livres sont autant de visions au-delà des clichés.








Sur la route du Danube, Emmanuel Ruben, Editions Payot & Rivages, 2019


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