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Entre les lignes avec Joseph Ponthus

A la ligne, Feuillets d'usine, La Table Ronde, 2019.

Une dénonciation des conditions de travail dans les abattoirs bretons et une ode à la vie et à la littérature.


Un titre qui ne laisse rien deviner du livre. Un sous-titre « Feuillets d’usine », pas tellement plus éclairant.

Les premiers mots - devais-je dire le premier vers ? – sont un incipit parfait : « En entrant dans l’usine ». Double entrée, dans le livre et dans le sujet.

Deux questions posées d’emblée : de quelle ligne s’agit-il ? et pourquoi parler de « vers » ?

Dès la première page, on découvre une forme singulière : l’auteur va « à la ligne » donnant ainsi une apparence de versification libre. Les « vers » sont de longueur différente, parfois un seul mot les compose. Joseph Ponthus imprime ainsi un rythme qu’aucune ponctuation ne vient soutenir.

Quant à « la ligne », c’est celle de la production dans les abattoirs et les usines de transformation de poisson ou de viande dans lesquelles le narrateur-auteur a des missions d’intérim.

Poésie et travail à la chaîne ? Oui, parfaitement. Parce que la mise en espace sur la page est l’une des manières de prendre de la distance avec les conditions de travail parfois à la limite du supportable. Joseph Ponthus parvient à décrire de manière très précise, quasi documentaire les tâches qu’il accomplit, il ne néglige aucun détail. Et en même temps – c’est un tour de force, disons-le - il crée un univers singulier où sans édulcorer le moins du monde la réalité, il entraîne sons lecteur sur les chemins de l’imaginaire.

Bien entendu, ce n’est pas le fait d’utiliser des « vers libres » qui suffit à produire cet effet. Le travail de l’écriture est bien plus ambitieux.

Revenons au rythme : la disposition dans l’espace de la page donne déjà au regard une impression d’économie, voire de nécessité, et même d’urgence. Dire l’essentiel, s’interdire les circonlocutions, échapper à la complaisance d’un discours superfétatoire. Cela vient aussi d’un parti pris grammatical : l’auteur utilise beaucoup la juxtaposition. Quand celle-ci s’accompagne d’anaphores, on a alors une espèce d’incantation qui porte la voix du texte. Suivant le cas, il s’agit de représenter le caractère répétitif et abrutissant du travail, ou bien d’évoquer les plaisirs de la vie pour lesquels il reste si peu de temps, quand on sort épuisé de l’usine.

« Incessants cauchemars martelés

Répétitifs

Quotidiens

Pas une sieste pas une nuit sans ces mauvais rêves de carcasses

De bêtes mortes

Qui me tombent sur la gueule

Qui m’agressent

Atrocement

Qui prennent le visage de mes proches ou de mes peurs les plus profondes

Cauchemars sans fin sans vie sans nuit

Des réveils en sursaut

Draps inondés de sueur

Presque toutes les nuits »

Le récit est sans aucun doute une dénonciation des conditions de travail en intérim, de plus dans des activités particulièrement pénibles.

« Ce livre

Qui est à Krystel et lui doit tout

Est fraternellement dédié

Aux prolétaires de tous les pays

Aux illettrés et aux sans dents

Avec lesquels j’ai tant

Appris ri souffert et travaillé […] »

Mais il est aussi hommage rendu à toutes ces « Vies minuscules et parallèles » : des rencontres, le partage des tâches, les tensions, les confidence. Joseph Ponthus les évoque aussi avec une certaine tendresse. Splendeur et misère de l’homme…

Enfin l’auteur entretient avec l’écriture et la langue un commerce tout à fait original : les jeux sur les mots, jamais gratuits, la poésie, les reprises qui entraînent l’imagination, suscitent l’émotion, les mondes qui s’interpénètrent :

« Le matin c’est la nuit

L’après-midi c’est la nuit

La nuit c’est encore pire

Dès qu’on rentre dans l’usine c’est la nuit

Les néons

L’absence de fenêtres dans tous nos immenses cubes d’ateliers

Une nuit qui va durer nos huit heures de travail minimum

On sort du sommeil encore marqué de rêves d’usine

Pour replonger dans une autre nuit

Artificielle froide et éclairée de néons

Dès lors

C’est comme si

On continuait sa nuit

Entre la nuit de la maison et celle de l’embauche

Le réveil

Deux heures de transition

Yeux embrumés et cafés serrés

Ce serait donc ça le matin

Tous les matins du monde

[…]

Alors

Dans ce monde de la nuit

Il n’y a pas de matin de soir ni même de nuit

Il y a les néons qui éclairent des ateliers où des tenues maculées de sang travaillent

Des gens se sont douchés avant

D’autres non

Il y a surtout

Tous ces matins du monde où chacun dans sa nuit

Rêve

A un monde sans usine

A un matin sans nuit »

Ce qui permet à Joseph Ponthus, le narrateur, de supporter cette vie, cette nuit, c’est l’ouverture que lui donnent la littérature, la chanson aussi (Le livre est dédié « A Charles Trenet, sans les chansons duquel je n’aurais pas tenu »). La nuit évoquée ci-dessus est pour lui éclairée par les poètes, les auteurs qu’il a lus et qui le nourrissent. Il les convoque tout au long du livre : Apollinaire (cité en ouverture des deux parties du texte), Ronsard, la Bruyère, Pontus de Tyard,(un ancêtre !), Perec, Rabelais, Aragon, Barbara, d’autres chanteurs… la liste n’est pas exhaustive ! L'écriture aussi : chaque jour, malgré la fatigue, prendre le temps de mettre en mots ce qui a été vécu.

Après avoir fait des études littéraires, il est devenu éducateur spécialisé en banlieue, puis travailleur intérimaire donc quand il est parti pour la Bretagne, pour cause d’amour…

La femme aimée est tout au long du livre présente indirectement, elle incarne la douceur de vivre, malgré tout. Elle est destinatrice d’une lettre, qui constitue le dernier chapitre, à « Mon épouse amour ». Il lui offre en cadeau un inventaire à la Prévert (on songe parfois à lui en lisant le texte de Joseph Ponthus), un inventaire de ce qu’est la vie, le monde, le tout proche et le lointain, où se juxtaposent le beau et le difficile, « la fatigue autant que la joie », des paroles de chansons et des vers, et il conclut :

« Il y a qu’il n’y aura jamais

De

Point final

A la ligne »


https://www.editionslatableronde.fr/Auteurs/ponthus-joseph


Passage à La Grande librairie (France 5) https://www.youtube.com/watch?v=3vzxCHXNzAY


Crédit photographique : Philippe Marsas Opale

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