« Feel good » un braquage culturel... Thomas Gunzig

Mis à jour : févr. 29

C'est l'histoire d'un braquage. Un roman policier ? Pas du tout.



Un vrai-faux feel good book

"Tout finit toujours par s'arranger" Ma mère (retour de vacances, juillet 1982)

C'est la phrase en exergue du roman (c'est aussi le titre du dernier chapitre). Là où l'on a coutume de lire des citations  empruntées à quelque illustre écrivain, l'auteur d'emblée fait un pas de côté et donne le la de son roman. Libéré des stéréotypes et des conventions  ? Un roman à contre-courant ? Une satire ? Oui, bien sûr, mais en rester là pour qualifier le roman serait lui enlever toute sa saveur et son... piquant : il y a tout de même un cactus sur la couverture. Un cactus, mais avec une fleur et un titre en rose : Feel good.

Un feel good book, c'est un livre qui fait du bien.  Les rayons des librairies en débordent. Une recherche sur internet fait apparaître immédiatement une liste de ces publications avec des arguments de vente savoureux   comme "la vie en plus joli", "le bonheur au bout du livre" ou "ces livres qui filent un bon coton"... Exemples parmi d'autres.

Éclair de lucidité sur l'état de la société ? Sans doute mais surtout proposition pour "être heureux malgré tout" !


L´argent ?

Comme le choix du titre ne peut être le fait du hasard... quelles sont donc les intentions de Thomas Gunzig ?

Il s'explique lui-même, il voulait traiter de la question de l'argent :

" L’angoisse que peut provoquer le manque d’argent, de ne plus en avoir assez pour vivre, même modestement… et ce que l’on peut être amené à faire quand on en a vraiment besoin… Que devient la morale quand on a vraiment besoin d’argent ? J’avais envie de faire le portrait d’une salariée normale, une personne ni riche ni pauvre, plus très jeune, mais qui va connaître de sérieux ennuis en perdant son emploi. Et puis, j’avais aussi envie de faire le portrait d’un personnage qui me ressemble un peu : un personnage d’écrivain.  Un écrivain qui n’est ni un écrivain célèbre, ni un écrivain inconnu, juste entre les deux. J’avais envie que ces deux personnages se rencontrent à l’occasion d’un coup monté, et qu’ils fassent enfin un livre qui marche et qui les rende riches."

Résumons tout de même rapidement l'histoire : Alice naît dans une famille très modeste, où l'on a du mal à joindre les deux bouts. Une vie qui s'engage mal pour Alice : les coups durs  se multiplient jusqu'au jour où, acculée, elle décide d'enlever un enfant pour obtenir une rançon... Un bébé que personne ne réclame... Le hasard (je ne peux pas dire lequel ! Juste que cela a à voir avec l’enlèvement...) fait qu'elle rencontre alors un écrivain un peu raté, Tom. Lui aussi en difficulté. Ils décident de faire un "braquage". Bien évidemment ce n'est pas ce que l'on imagine ! N'oubliez pas : le livre s'intitule Feel good !...

L´intention et l'histoire une fois posées, comment l'auteur met- il en œuvre son projet ? Quelle écriture pour parler d'un sujet de société dans la forme romanesque ? Comment être incisif sans écrire un pamphlet ? Et finalement pourquoi Feel good ? A ce propos, sans pouvoir en dévoiler plus, - car cela réduirait une partie du plaisir de la lecture -, je peux vous dire qu'il y a en fait deux romans qui s'intitulent Feel good...


Distance et empathie

Un narrateur comme observateur, à distance et en empathie avec les personnages (oui, c'est possible !). De ce fait, le récit est à la fois empreint de tendresse pour ces paumés et décapant dans la satire sociale.

Par ailleurs, l'auteur ne discourt pas,  il incarne les sujets dans les personnages et les situations qu'ils vivent. Une réalité. Point. Force des faits, fussent-ils dans une forme romanesque : le réalisme, jusqu'au prix des produits qu'Alice achète ou l'énumération des innombrables salons, festivals et débats littéraires auxquels  un auteur se doit de participer dans l'espoir d'être (re)connu.


"Un braquage culturel"

Car il est aussi question de littérature. Si Alice cherche tous les expédients possibles et se bat pour survivre, Tom lui en écrivain sans grand succès manque d'énergie. Il peine sur un nouveau roman. Alice et Tom s'interrogent sur le moyen de s'assurer le succès et de gagner beaucoup d'argent. L'analyse de la recette d'un Feel good book réussi offre ainsi de savoureux moments de lecture :"- Aaaaah, il faut parler de résilience et de conneries comme ça ? - Oui par exemple, il y a pas mal de psychologie. Mais de la psychologie à trois sous, des notions pas du tout approfondies, des choses très basiques que le lecteur doit saisir en un instant, il y a souvent un petit côté "développement personnel" et puis faut pas hésiter à avoir la main lourde sur la spiritualité. La spiritualité, ça va donner au lecteur l'impression de faire partie d'un tout plus grand que lui, qu'il a accès à la transcendance, que des anges veillent sur lui ou des trucs de ce genre..."

Alice et Tom vont donc appliquer la recette pour parvenir à leurs fins. Prendre cette "littérature du bonheur" à son propre jeu, la dépasser... et renverser le destin. Un chapitre s'intitule "La lutte finale"... Victorieux mais lucides et heureux :

"Ils se regardèrent. Ils se sourirent.

Autour d'eux le monde était toujours aussi terrible. Sans pitié. Préparant mille mauvais coups. Prêts à interrompre le fil de toutes les histoires.

Ils le savaient.

Ils ne l'oubliaient pas. Mais pour l'instant, ils se sentaient bien."


Une écriture incisive mais jamais cynique, un regard sans concession sur notre société, la distance de l'humour, un brin de folie...

Bref, un roman qui fait du bien... CQFD.


Au Diable Vauvert, 2019





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