"Forêt-Furieuse" Sylvain Pattieu

Mis à jour : 23 août 2019

Lorsque j’ai commencé la lecture du roman, j’ai été happée par l’histoire et emportée par l’écriture. Difficile de faire une pause, de prendre des notes en vue d’une chronique ! Finalement je vais en rester au titre... et tenter d'en « ouvrir » les deux mots qui le composent. Juste aiguiser la curiosité du lecteur et susciter son envie de lire ce roman !


Forêt-Furieuse, Sylvain Pattieu (la brune au rouergue, août 2019)


Nommer

La forme déjà, avec le trait d’union entre les termes ainsi additionnés, est celle des noms des personnages de la Colonie. C’est un lieu à la lisière de la forêt où vivent des enfants qui ont perdu leur identité (pas seulement administrativement parlant), seuls, sans famille, ils ont subi des violences qui les ont laissés blessés, physiquement et psychologiquement. Ils n’ont pas de prénoms « courants » et sont définis par des mots ou des sortes de périphrases qui les caractérisent : La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule, La-Femme-quand-elle-parle-elle-a-Les-Yeux-qui-brillent, Petite-Opaline, Peur-Prudence, Franck-Ribery…


La forêt

« C’est une histoire d’enfants sauvages » dit l’avant-propos. Retirés dans ce lieu à la lisière de la forêt, ils mènent une vie avec ses règles propres, qui cependant subit les contre coups des événements qui se passent en particulier au village voisin.

« Ils ont peur de la forêt. La forêt les attire. » Espace symbolique sauvage, fascinant, refuge et lieu de tous les dangers aussi. Ils y rencontrent la femme-arbre, une histoire de métamorphose. Poursuivie par un homme, elle réclame du secours et se trouve transformée en arbre.

« La femme-arbre lui a échappé

Elle est seule

Dans la forêt

Elle ne court plus

Elle ne rit plus

Elle a gagné d’une victoire amère

Elle a gagné mais elle ne bouge plus elle ne saute plus elle ne grimpe plus

Elle déplace très lentement au gré du vent, ses bras-branches. »

La forêt donc… Mais comme le lecteur est vite détourné d’une approche réaliste ! C’est peut-être le moment de parler de Mohamed-Ali, l’un des enfants. Après leur aventure dans la forêt, « le soir, La-Petite-Fille-Elle-VeutTout-Faire-Toute-Seule réunit tous les enfants dans un seul dortoir, ils allument des bougies, ils se partagent les bouteilles de rhum arrangé, elle leur dit Mohamed-Ali va scander, il va raconter l’histoire de la femme-arbre. Alors il se lève et il scande ». Plus loin, on peut lire : « Mohamed-Ali reste seul au milieu du désastre et il scande. » Ainsi à chaque moment fort, de manière poétique, c’est lui qui donne de la profondeur (au sens pictural), c’est lui qui permet aux enfants comme au lecteur de (dé)passer le réel sans le nier.


Fureur

Le lecteur entre dans le livre par la description d’un Grand-Incendie de la forêt.

« C’est un jour de Grand-Incendie, les arbres flammèchent, ils crépitent, ils montent en torche vers le ciel puis leurs cendres s’effondrent ou explosent, il y a des animaux qui courent follement, des renards, des lapins, des grenouilles, des loups et des biches, ils se retrouvent finalement cernés par le feu, ils sont une apparence noire d’eux-mêmes puis plus rien, les oiseaux tentent de s’envoler, d’échapper aux fumées mais la plupart sont rattrapés par le gaz ou la chaleur, ils s’évanouissent, leurs corps soudain lourds retombent et ils brûlent aussi sûrement que s’ils n’avaient que leurs pattes pour marcher, leurs becs fondent avant d’arriver au sol, leurs plumes se rabougrissent sans effets, c’est moins spectaculaire que les herbes, vertes ou sèches, elles étincellent, celles à essence provoquent de grandes gerbes, un souffle, une odeur, elles terminent en bouquets jolis, et le feu galope, il escalade, il saute, il prend des vies, il s’arrête brièvement puis traverse les routes, tord les barrières en fer, fait bouillir le goudron et les ruisseaux, il les mêle, il est un cheval de combat, puissamment cuirassé de soufre, on dirait sept anges sonnant de la trompette, une vapeur brûlante, une grande montagne de feu embrasée jetée dans la mer, les braises volent, elles sont une grêle rouge sang, une armée de sauterelle aux dents de lion, dont la morsure torture avant de tuer, l’eau de l’étang survolé par la fournaise devient amère, elle devient sang, celui des pauvres créatures en son sein, le brasier est une étoile ardente qui traverse le ciel et s’abat sur le sol, il est un aigle aux serres puissantes, il attrape et il broie, les pierres rougissent et éclatent à grand bruit, c’est grandiose et pourtant tout semble écrasé par l’épaisse fumée qui remplit le ciel, qui déborde la stricte zone de l’incendie et se répand a des kilomètres, le soleil disparaît, il n’y a pas de lune, c’est un dragon, un long dragon à la queue terrible, à la tête terrible, au corps terrible, qui crache la chaleur et la destruction de partout. »

Une première page programmatique. La citation est longue, mais impossible d’arrêter le mouvement, donné en une seule phrase. C’est exactement l’effet produit par le roman : on est entraîné, emporté, bousculé, « brûlé » aussi parfois. On a envie de réclamer un instant pour reprendre souffle. Et la violence décrite donne le ton du récit à suivre.

L’article du dictionnaire parle à propos de la « fureur » de dérèglement donnant lieu à des actes d’extrême violence, il est question de colère intense, de frénésie meurtrière, d’ardeur amoureuse, de délire inspiré. Un champ sémantique que parcourt l’auteur !

Violence de l’incendie qui ouvre le roman, violence instituée entre les enfants de la colonie, violence des événements qui surviennent. Le roman évoque les guerres contemporaines, sous toutes leurs formes, mais Sylvain Pattieu fait un pas de côté : la réussite vient du fait que jamais il n’y a de références temporelles ou historiques précises et que toujours le lecteur reconnaît le monde d’aujourd’hui dans cette fiction parfois fantastique. Une vision bien sombre de l’humanité ? L’auteur ménage des moments de douceur, où l’amour, l’amitié, la solidarité redonnent espoir. Ils sont fragiles, et essentiels pour cette raison même.


Il me semble que cette écriture du présent ménage un formidable espace de réflexion et d’émotion. Hors du temps pour y être encore plus profondément enracinée, foisonnante d’images, ne renonçant à aucune, fût-elle la plus terrible, scandée parfois comme du rap, populaire et très travaillée, ample et singulière, portée par le courant impétueux et savant de l’imagination de l’auteur. La fureur, c’est aussi ce qui saisit le poète, disaient les Grecs !

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