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"Gabacho" Aura Xilonen (Mexique) : traverser le Rio Grande...

Updated: Aug 11, 2019

« Un livre à faire lire à tous les bâtisseurs de murs » (Le Canard enchaîné)

Aura Xilonen dédie son livre "A tous les migrants du monde, que nous sommes tous au fond, si on y réfléchit bien"


« Après tout, je suis né-mort et franchement j’ai peur de rien ».

Le personnage qui s’exprime ainsi dans les premières lignes du roman, Liborio, est un gamin mexicain qui a passé la frontière avec l’espoir d’une autre vie aux USA.

La ressemblance avec des situations actuelles n’est pas du tout fortuite et mon choix d’en parler n’est pas seulement dicté par des considérations esthétiques : ce roman, en plus de (ou grâce à) sa singularité d’écriture, donne une image très concrète de la réalité d’une vie de migrant aux prises avec les pires difficultés et pour qui la survie est chaque jour mise en cause. La littérature a ce pouvoir de faire naître des images et d’incarner des idées et elle est parfois ainsi bien plus convaincante (et dérangeante !) que de longs discours.

Il faut d’abord passer la frontière, en l’occurrence traverser le Rio Bravo. Si le récit premier est au présent, porté par Liborio, une deuxième ligne narrative (en italique dans le texte) est une forme de contrepoint. Quelque chose lui arrive, cela déclenche un souvenir, par analogie. C’est une manière souvent de mettre en parallèle le déjà-vécu avec le présent, de révéler une continuité et finalement de tenter de tenir les fils de son histoire au tissu déchiré.

Un exemple :

« Je continue de à gueuler ma colère dans les airs comme la pluie une nuit d’ouragan, et j’avance, à cran, vers la ville, comme un pèlerin sempiternel. Quelle conasse, cette bonne femme, je me dis. Y en a pas un qui essaye pas de profiter de toi, espèce d’abruti. Tous les mêmes. Je continue à marcher, à faux pas, sur le fil de l’air.

[C’est comme la fois où je me suis écroulé à genoux sur l’autoroute, après avoir traversé le Rio Bravo et vu la seule voiture disparaître au loin dans la vapeur chaude montant du bitume. Moi, j’étais à poil, parce que la chaleur, elle jaillissait désormais de mes entrailles, elle venait de l’intérieur, et mes fringues, je les avais laissées le long de la route, dans l’herbe, derrière moi ; je m’étais dessapé petit à petit, dénudé. J’avais plus sur moi que des cloques solaires, bien plus grosses que des boutons d’agave et encore plus épineuses que ces saloperies. J’avais plus d’espoir. Je me suis étalé à plat ventre, mordant la poussière, crucifié, noyé, attendant que les vautours viennent me bouffer la chair et que le soleil blanchisse mes os dans ce désert gringo. « Allez tous vous faire foutre », voilà ce que je me suis dit quand j’ai senti le poids brûlant de la mort sur mes épaules nues, sur mon cuir d’albâtre brûlé. « Allez tous vous faire foutre. » J’ai pas cessé de répéter ça pendant que je me laissais griller au bord de la route, après ma traversée du Rio Grande. J’étais là, comme une tortue sans carapace, les bras en croix, silencieux, respirant à chaque fois moins d’air et plus de poussière. « Allez tous… »

J’ai ouvert les yeux et comme si j’avais atterri dans une autre dimension, j’ai vu un pick-up rempli de patelins qui étaient en train de me regarder.

« C’est un miracle, il est en vie, le mec. »


Ce passage évoque tout : la perte de soi, le danger, la menace de la mort, la souffrance, la colère, la révolte, le désespoir. Une réalité décrite à travers des sensations devenue métaphore du « voyage » de Liborio.

Et puis le miracle. Liborio reste toujours lucide, sans illusions, mais avec une force de vie incroyable. Le miracle, c’est celui de rencontres qui vont lui donner l’espoir d’une vie possible : les livres, la boxe, l’amour ; tout est découverte, initiation, mais rien ne se fait en douceur et facilement.

Je parlais de la singularité de l’écriture (hommage au passage à la traductrice Julia Chardavoine !) : le narrateur-personnage s’exprime comme un gamin des rues, mais un gamin qui aurait le génie d’une langue populaire, crue, imagée, sans concession à la bienséance, aux expressions surprenantes, parfois poétiques.


Et le titre ?

Gabacho est synonyme au Mexique de gringo, c'est à dire toute personne américaine ou venue du Nord et parlant mal espagnol. Par extension le Gabacho est aussi pour les Mexicains une façon de nommer le territoire américain.(Note de l'éditeur)


Editions LIANA LEVI, 2016

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Julia Chardavoine

Aura Xilomen est née en 1995 au Mexique. Elle a reçu à 19 ans le prestigieux prix Mauricio Achar pour Gabacho, traduit depuis en huit langues. Elle étudie le cinéma à la Benemerita Universidad Autonoma de Puebla.