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"La guerre des pauvres" Eric Vuillard

Updated: Apr 26, 2019

Ce texte qui évoque l’insurrection paysanne au XVIe siècle en Bohême, menée par un prédicateur, Thomas Müntzer, semble inspiré par l’actualité française. En réalité Eric Vuillard l’a écrit il y a plusieurs années. La résonance avec la crise dite des « gilets jaunes » le conduit à en avancer à janvier la publication, prévue pour le printemps. Ce n’est pas le moindre des intérêts de ce livre que de faire surgir ainsi les échos entre des époques, des situations, des contextes complètement différents. L’évident rapprochement, malgré tous ces décalages, convainc qu’il y a des constantes qu’il vaut la peine de regarder avec attention.


Le fond donc est historique, 2019 fait écho à 1524, c’est aussi un texte littéraire dont l’écriture est remarquable. Une impression d’urgence naît du rythme donné au récit : phrases brèves, souvent juxtaposées, utilisation du présent, paroles rapportées directement, enchaînement des violences. Le ressort est tendu et rien ne pourra arrêter la course vers le dénouement, la décapitation du chef de l’insurrection. C’est la dernière scène, terrible car décrite très concrètement. Mais avec une ouverture vers la suite : « Je raconterai la victoire ». Une suite littéraire, l’avenir de la révolte ?


L’indéniable efficacité de l’écriture dans l’évocation des événements est renforcée par une forme quasi hallucinatoire : les images, un souffle qui traverse le récit, des temps de poésie (comme les pages consacrées au vieux peintre chinois Shen Zhou), des correspondances nées de l’imagination, car « les fantaisies sont [...] une des voies de la vérité ».


Ce n’est pas un livre d’Histoire, ce n’est pas un roman non plus. Eric Vuillard poursuit sa route d’écrivain dans une forme que l’on pourrait dire hybride et où il excelle. L’acuité de son regard sur le passé et sur le présent qu’il met en perspective est en effet portée par la singularité d’une écriture associée à une connaissance approfondie des faits historiques et à leur incarnation dans des personnages, parfois peu connus.


« On veut des histoires, ça éclaire dit-on et plus l’histoire est vraie, mieux on l’aime. Mais les histoires vraies, personne ne sait en raconter. Pourtant on est fait d’histoires, on nous a tenus avec ça depuis l’enfance. « Ecoutez ! Lisez ! Regardez ! », que notre vérité soit faite, qu’elle nous touche au plus près et nous repousse le plus loin possible avec des images et des mots. »

Actes Sud, un endroit où aller, janvier 2019, 8,50 €. Photo Jean-Luc Bertini


En savoir plus

https://www.actes-sud.fr/contributeurs/vuillard-eric-0

Extrait

Pourtant la fausse parole transmettra entre les lignes un éclat de la vérité. « Ce ne sont pas les paysans qui se soulèvent, c’est Dieu ! » - aurait dit Luther, au départ, dans un cri admiratif épouvanté. Mais ce n’était pas Dieu. C’étaient bien les paysans qui se soulevaient. A moins d’appeler Dieu la faim, la maladie, l’humiliation, la guenille. Ce n’est pas Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la mainmorte, le loyer, la taille, le viatique, la récolte de paille, le droit de première nuit, les nez coupés, les yeux crevés, les corps brûlés, roués, tenaillés. Les querelles sur l’au-delà portent en réalité sur les choses de ce monde. C’est là tout l’effet qu’ont encore sur nous ces théologies agressives. On ne comprend leur langage que pour ça. Leur impétuosité est une expression violente de la misère. La plèbe se cabre. Aux paysans le foin ! aux ouvriers le charbon ! aux terrassiers la poussière ! aux vagabonds la pièce ! et à nous les mots ! Les mots, qui sont une autre convulsion des choses. (p.58)