"La vérité sur Dix petits nègres"

Pierre Bayard, Editions de Minuit, 2019


Enfin la vérité !

Ce livre révèle qui est le véritable assassin dans le roman d’Agatha Christie… Parce qu’elle s’est trompée ! Prise à son propre piège, l’autrice s’est aveuglée elle-même. Et c’est l’assassin qui le dit : le récit à la première personne est le sien. Bien entendu le lecteur ne découvre son identité qu’à la fin.

Il faut bien dire que c’est à un exercice intellectuel de haute volée que se livre Pierre Bayard. Professeur de littérature française et psychanalyste, il met au service de la « réécriture » du roman ses connaissances et ses recherches. L’auteur est on ne peut plus sérieux dans le « démontage » de l’intrigue, fondé sur des analyses extrêmement pointues en matière de psychologie en particulier. Il s’appuie aussi sur un travail approfondi sur les énigmes policières et le fonctionnement de ce genre littéraire. Il réussit à résoudre l’énigme de l’énigme ! Il n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a travaillé déjà sur des romans considérés comme des chefs d’oeuvre de la littérature policière, qu’il a « revus » selon la même méthode.

Il joue aussi de l’effet toujours dérangeant de l’irruption d’un personnage de fiction dans la réalité. Mécontent de ne pas avoir été reconnu dans son rôle, ce dernier prend la parole. Il se trouve qu’il dit « je » et qu’il est le reflet de l’auteur lui-même, puisqu’il expose les analyses d’un spécialiste. D’où le vertige qui saisit le lecteur à la fois pris dans une construction intellectuelle et argumentative rigoureuse et une situation complètement fantaisiste. Science et humour. Une posture parfois inconfortable mais finalement un plaisir de lecture, bien réel, voire jubilatoire.

« Certains lecteurs trop rationnels s’étonneront peut-être qu’un personnage sorte ainsi d’une oeuvre pour apporter son témoignage sur les événements dont il a été l’acteur. […]

Je me contenterai de dire ici à quel point il m’a toujours semblé étonnant et scandaleux que les personnages de fiction, alors même que chacun leur reconnaît une forme d’existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur les textes dont ils sont l’objet. Inversant la perspective habituelle selon laquelle ce sont les lecteurs et les critiques qui parlent des personnages, j’entends bien pour ma part dire ma vérité à propos de ce qui s’est passé sur l’île du Nègre, comme sur tous les textes qui ont propagé une histoire fausse en réduisant la part majeure que j’y ai prise. »


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