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"Par les routes" Sylvain Prudhomme

Updated: Sep 17, 2019


Un roman tout en nuances qui touche à l'essentiel, une écriture qui ne recherche pas les effets, d'une parfaite justesse.


L ’autostoppeur : il a été très lié il y a plus de quinze ans à Sacha - le narrateur -, il est le compagnon de Marie, le père d’Agustin. Il n’a pas de prénom, pas de nom. Pourtant c’est lui qui est à la croisée des routes qu’empruntent tous les autres personnages. C’est lui qui imprime sa vision (et ses images avec les photos et les cartes postales qu’il envoie) et amène chacun à trouver sa place. C’est son absence – puisqu’il part de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps – qui le met au cœur de la vie des autres.


« J’ai retrouvé l’autostoppeur ». Retrouvé sans le chercher. Une coïncidence : le narrateur vient s’installer dans une petite ville V. où il vit. Sacha a décidé de quitter la vie parisienne « pour entamer une nouvelle vie ». Un temps d’interrogation, de remise en cause au mitan de la vie. « Destruction, reconstruction ». Il s’est fait un « programme » de vie. L’installation à V. répond à toutes ses attentes, il l’affirme à Jeanne : « Je lui ai dit ce qui m’amenait là. Mon envie de table rase. De concentration. De calme. » Tout est clair, jusqu’à ce qu’elle lui révèle la présence de l’autostoppeur à V. : « Je suis resté le plus impassible que j’ai pu. Elle n’a rien vu. N’a pas deviné une seconde le trouble qu’elle jetait en moi ». En réalité, de ces années où ils n’ont plus eu de contact, le narrateur dit : « J’aurai pourtant continué de me le rappeler de loin en loin comme un repère – les marins ont un mot pour cela, dans lequel on peut entendre ce qu’il faut d’ambiguïté, même si eux n’y attachent rien d’inquiétant : un amer ». C’est cette dualité que Sylvain Prudhomme explore avec légèreté et profondeur.


« J’ai retrouvé l’autostoppeur ». Retrouvé sur une carte : le point V. Où Sacha arrive et où vit aussi l’autostoppeur. « Peut-être autre chose qu’un hasard. » Il y a des milliers d’autres points sur cette carte géographique certes, mais c’est ici que les routes convergent pour les personnages, les protagonistes et bien d’autres. Point d’arrivée ou point de départ, la bourgade de V. est au centre. Ce ne sont pas des voies sans issue, alors sans cesse elles emmènent ailleurs. Mais ce roman parle aussi d’une cartographie de l’intime. C’est en effet la double lecture qu’offre Sylvain Prudhomme au lecteur : cette histoire d’autostop est aussi une belle métaphore qui parle de la vie, de ces mouvements, de ceux qui partent et de ceux qui restent. Des rencontres sur les routes qui, si éphémères soient-elles, sont essentielles. L’autostoppeur parle de ces hommes et de ces femmes avec qui il a fait quelques kilomètres. Il évoque le souvenir d’une fille : « Il s’est passé quelque chose de beau pendant ce trajet-là », un échange et un partage d’autant plus profonds qu’ils étaient des inconnus l’un pour l’autre. Pour cette raison même, parce qu’ils avaient peu de temps, ils se sont reconnus et puis perdus : « J’aime penser qu’elle est là, quelque part, il a repris. A Bologne. Ailleurs. Penser que sauf miracle je ne la reverrai jamais. Qu’elle ne sera passée dans ma vie que ces quelques heures. Que ç’aura été de belles heures. Assez belles pour compter plus dans mon souvenir que plein d’histoires vraiment vécues. » C’est cela, vivre, pour lui. C’est pour cela qu’il ne peut renoncer à partir par les routes.


« J’ai pensé à l’autostoppeur. […] Je me suis demandé où il était parti. Parti se perdre dans quelle immensité. » C’est le dernier chapitre du roman. Magnifique. L’autostoppeur n’est pas là mais il a accompli un miracle (je ne dévoilerai pas le dénouement) et finalement permis à beaucoup de comprendre, c’est-à-dire d’embrasser ensemble le monde, dans une rencontre hors du commun.

Sylvain Prudhomme trace en effet des figures à géométrie variable. Celle du nous par exemple. Si la narration à la première personne est un choix assumé tout au long du texte, peu à peu il se combine avec d’autres je. Le nous prédomine peu à peu. Ce qu’il signifie dans la bouche de Marie ou de Sacha change, et sa déclinaison dit simplement l’évolution des relations, avec leurs hésitations, leurs repentirs, leurs désirs. Car tout est délicat dans l’écriture. L’auteur ne braque pas les projecteurs sur ses personnages, il ne simplifie rien, il cherche à rendre les infimes mouvements des esprits et des corps, un geste, un regard, une impression. Ce ne sont pas seulement les personnages qu’il décrit mais aussi des sensations d’une simplicité extrême, des odeurs familières, la couleur sur une toile, une lumière fugace: le narrateur est un écrivain tout entier ouvert et attentif à ce qui l’entoure.


Je voudrais parler enfin de l’écriture. À deux niveaux différents. Sylvain Prudhomme allège son texte de tout superflu. L’attention au détail ne conduit pas à la prolifération verbale. La bonne distance, la justesse, Resserrer, donner de la densité. La forme, c’est le fond…

Mais l’écriture c’est aussi un sujet ! Le narrateur est en train d’écrire un roman. Il explique à Marie : « C’est l’histoire d’une vieille dame qui voyage, va de ville en ville, de rencontre en rencontre. […] Qui peut faire toute la journée ce qu’elle veut, quitter Paris, s’en aller voyager. Décider de venir habiter à V. » « En gros c’est toi. » « Exactement. Sauf qu’elle voyage, moi pas. » Quant à Marie, elle précise : « Dans le livre que je traduis il y a un homme comme toi qui part, elle a dit à l’autostoppeur ». Marie comme Sacha vivent en littérature. « Vis, me disait toujours l’autostoppeur. Vis et après tu écriras. » Écrire ou vivre ? Vaste question qui traverse aussi le livre. Sans réponse, bien sûr…

Mais au fond, ce qui importe, ce que Sylvain Prudhomme interroge dans ce roman, c’est le désir. Le désir amoureux. L’envie d’une nouvelle vie. Le désir qui meut les personnages, quel qu’en soit l’objet. Sacha envie chez l’autostoppeur « de sentir son appétit intact ». Malgré le temps qui passe. L’aurait-il perdu ? Ou bien a-t-il pris une autre forme ?

Le temps va et vient et vire

Par jours par mois et par années.

Moi je ne sais plus que dire :

J’ai toujours le même désir.

C’est la citation de Bernard de Ventadour en exergue du roman. Le même désir ? Lequel ?


L’accomplissement de soi, son inscription dans le temps, son rapport aux autres, tout est éminemment singulier. Fragile et changeant aussi. C’est ce qui dit ce roman, tout en nuances.

C’est l’ambiguïté de l’amer, entre inquiétude et sérénité.


Par les routes, Sylvain Prudhomme, L'arbalète Gallimard

Le roman est dans la première sélection des prix Renaudot et Femina. Sélection JDD/ France Inter