©2019 by Tribune liVre(s). Proudly created with Wix.com

"Pas dupe" Le dernier roman d'Yves Ravey

Qui dupe qui ? Semer le doute...

Pas dupe, Yves Ravey, Editions de Minuit, 2019 . Dans la sélection de printemps du prix Renaudot.


De quoi s’agit-il ? Apparemment une situation certes dramatique, mais très simple : Tippi, une jeune femme qui aime la vitesse et l’ivresse, meurt dans un accident de voiture au petit matin. Elle était seule dans la voiture. Son mari et son amant se retrouvent juste après au bord du précipice où la voiture s’est écrasée. Tout est clair, non ? Pourtant la police a des doutes sur les circonstances de l’accident et ne clôt pas le dossier.


Comme à son habitude, Yves Ravey compose son récit par petites touches, très précises, dont certaines semblent secondaires mais qui dessinent peu à peu l’univers des personnages et la situation. À la façon d’un puzzle qui serait composé de morceaux minuscules : il faut en avoir assemblé plusieurs avant de voir apparaître une partie d’image, et de croire que la disposition est la bonne ; quelquefois on s’aperçoit finalement qu’on s’est trompé. On doit déplacer tel ou tel. Un tout petit morceau pas à sa place, et tout est changé. C’est ainsi que le roman avance. Le factuel prime sur le psychologique : c’est le lecteur qui naturellement essaie de saisir les motivations non explicitées.


Le narrateur est le mari de la victime : le lecteur voit les événements et le déroulement de l’enquête par ses yeux. C’est troublant. Peut-on lui faire entièrement confiance ? Il semble que oui : ses propos sont souvent corroborés par d’autres témoins de leur vie. On a pourtant l’impression que l’enquêteur ne lui fait pas entièrement confiance. Le soupçonne-t-il ? Mais pourquoi ? Cherche-t-il à duper son entourage ? Ou bien est-ce l’amant qui est le suspect numéro un? Et le père de la victime, employeur du mari, quel est son rôle ? Sans parler de la voisine, très bavarde… Les interrogatoires se succèdent. Bien entendu on a connaissance seulement de ceux du mari, mais le policier lui livre des bribes des réponses des autres personnages. De tout petits morceaux, vous disais-je, que le lecteur cherche à assembler et qu’il doit constamment réajuster. C’est qu’il ne veut pas être dupe de l’auteur ! D’une certaine manière il le défie : il trouvera la solution avant la toute fin ! C’est le ressort de tout roman policier que de manipuler le lecteur, comme l’enquêteur manipule les protagonistes. Yves Ravey excelle dans l’exercice.


Sa singularité est son écriture distanciée. Le narrateur, pourtant fortement impliqué dans l’histoire, reste étonnamment maître de lui. Pas de fioritures. Pas d’épanchements. Le nécessaire seulement. Une forme de pudeur certainement… Sans qu’on sache si tout est d’importance égale : l’auteur met en effet sur le même plan des éléments dont certains apparaîtront plus tard comme cruciaux à côté de détails sans importance. Mais bien sûr, on ne le sait qu’à la fin ! La construction est d’une rigueur parfaite. Tout est vraisemblable, mais quand est-ce vrai ? Si l’on peut parler de vérité dans la fiction ! Mais c’est un autre débat !


Une lecture jubilatoire comme celle de son précédent roman (maintenant en poche aux Editions de Minuit) Trois jours chez ma tante.

.

Extrait

Première page. Un incipit parfait : le relire après avoir lu tout le roman pour apprécier l’habileté de l’auteur…

« J’ai revu Kowalski au bord du précipice, le jour où la voiture de Tipi est sortie de la route. Il contemplait le vide, l’air hagard. Je connaissais bien Kowalski. Sa profession, agent d’assurances à la compagnie Pacific, mais aussi, depuis pas mal de temps, amant de Tippi, ma femme, morte dans l’accident. C’est son corps à elle que je cherchais à distinguer maintenant, parmi les débris, au fond du ravin.

Deux heures à peine s’étaient écoulées depuis le drame. Et Kowalski était déjà là. Quant à moi, un agent de police m’avait tiré du lit pour m’annoncer que ma femme, Tippi Meyer, avait perdu la vie dans un accident de la route. Le camionneur qui franchissait le col en sens inverse, m’a dit le policier, n’avait rien vu d’autre qu’un nuage de poussière en contrebas. La voiture de Tippi accomplissait alors son dernier tonneau.

Quand je suis arrivé sur les lieux, la police était là, avec les secouristes. Un agent s’est aussitôt déplacé à ma rencontre. On avait dû lui indiquer qui j’étais, mais je me suis présenté: Salvatore Meyer, le mari, on vient de me prévenir. L’agent a hoché la tête. Je ne me souviens même pas de son nom, pourtant il m’a interrogé un bon moment avant me laisser entre les mains de l’inspecteur. »


© Photo Patrice Normand