Littérature et terrorisme : questions à Boris Le Roy

Notes prises lors de nos échanges le 25 avril. La rencontre a eu lieu au siège de l’association Par sons et par mots à Banon, organisatrice de la soirée.


Le titre ?

De facture classique , déconcertant quand on connaît le sujet.

Il a à voir avec Boko Haram, le nom donné à l’organisation terroriste au Nigéria, celle justement qui vient de commettre un attentat sur le marché d’Abuja : Boko, en dialecte haoussa, désigne l’alphabet occidental. Le mot pourrait aussi renvoyer à quelque chose de suspect. Haram veut dire interdit.

L’Education occidentale, c’est donc à lire dans un double sens : le regard porté par ce groupe sur l’Europe, mais aussi le rappel que la vision de l’auteur présent là-bas est celle d’un Européen.

Le sujet ?

Boris le Roy a eu l’opportunité de suivre une amie mutée par l’ONU au Nigéria pour former la police scientifique. Dès son arrivée, deux attentats et la prise de conscience que de là où il venait et là où il était, il y avait ces actes terroristes, et donc la nécessité de s’intéresser à cette question. Il passe plus de six mois sur place, y retourne ensuite : le temps de s’immerger, s’imbiber, interroger.

La littérature et le terrorisme ?

BLR recherche un dispositif littéraire, un « souffle » pour restituer au mieux certaines choses. Il met ce travail en parallèle avec « l’insensibilité salvatrice » de l’agente scientifique sur le lieu de l’attentat. Une froideur apparente devant l’intolérable. Ne pas être dans l’émoi circonstanciel, prendre de la distance. Une autre manière de représenter. Mais aussi un instantané : le récit n'a pas la prétention de traiter une question aussi vaste et grave.

De la sidération à la considération ?

L'écriture littéraire est en effet un filtre qui permet le traitement et d'une certaine manière la réflexion. Ona, présente pour la police scientifique, est au service des victimes, dans la mesure où ses relevés sont autant de preuves et de possibilités d’identification. Les journalistes et les politiques sur le terrain, eux, veulent des réponses immédiates, au risque de détruire les preuves. Ona, la protagoniste, n’est ni du côté de la victime, ni du côté du terroriste. C’est cette distance que la littérature permet de ménager.

Questionnements multiples ?

Ona elle-même s’interroge sur sa place dans ce pays, sur sa mission et plus largement sur celle des organisations internationales au Nigéria : quelle légitimité ? quel pouvoir réel ? qui aide-t-on ? Il y a un passé colonialiste anglo-saxon (« manipuler plutôt qu’asservir ») dont l'influence demeure. On ressent sur place une forme de « chaos flottant », l’impossibilité de savoir le vrai, de décoder les propos des uns et des autres.

Plusieurs fils narratifs ?

Il y a d’abord l’enquête technique mais très vite elle se double d’une introspection : Ona retrouve la tête de son chauffeur sur les lieux de l’attentat. Un personnage terriblement ambigu. Elle n’a jamais su qui il était vraiment et tout en poursuivant son travail, elle relit le passé, l’analyse, l’interprète. Elle l’a cherché quand il a disparu après lui avoir volé sa voiture, elle a « enquêté » sur lui. Est-il ce jour-là une victime ou le terroriste ? Le tissage entre présent et passé, souvenirs et réalité, doutes et rigueur scientifique se fait sous forme d’un flux narratif continu, scandé par les indications de relevés, étapes du récit, comme des « têtes de chapitres ». Deux fils savamment liés.

Donner à voir ?

Les images du marché dévasté sont très précisément écrites. Chaque élément corporel recueilli par Ona est décrit avec une minutie sans concession (« l’insensibilité salvatrice»). BLR se dit très influencé par Claude Simon, dans La Route des Flandres : aller « jusqu’au bout du geste, de la sensation, de l’image ». Il est question aussi de peinture dans le récit : regarder les corps et ne pas être fasciné par le fragment. « La Forme est la première et la dernière instance de la responsabilité littéraire » écrit Barthes. Le travail de l’écriture est fondamental, d’autant plus sur de tels sujets.

Une boucle ?

La dernière page se superpose à la première, en se modifiant peu à peu. Expression de la sensation d’être dans un cercle, dont on aura du mal à sortir. « Ne pas se retourner, toujours avancer », c’est le leitmotiv d’Ona, mais la terre est ronde, elle reviendra nécessairement à son point de départ.


Un récit en mouvement, celui de l’écriture « continue », celui de la pensée et des émotions. Le dispositif littéraire choisi par Boris Le Roy rend compte de la dispersion réelle,

celle des corps et des interprétations et de la tentative, vaine, de démêler le vrai du faux, de trouver la vérité.


Trois romans publiés chez Actes Sud : Au moindre geste, Du sexe, L'Education occidentale


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