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"Un monde sans rivage" Hélène Gaudy

Mis à jour : 21 août 2019

Un monde sans rivage, un monde d’interrogations et d’incertitudes, un roman considérable dont l’écriture s'attache à dire la perte, l'effacement, l’absence et l'urgence de garder une trace.



Départs

Trois hommes, Salomon August Andrée, Knut Fraenkel et Nils Strindberg s’envolent en ballon au-dessus de la Norvège en juillet 1897.

Objectif : atteindre le pôle Nord. Départ vers l’inconnu, vers la gloire pour un exploit auquel ils croient. Ils ne reviendront jamais. Disparus.

Ce n’est qu’en 1930 qu’on retrouve leurs corps à l’occasion d’un dégel exceptionnel.

Une expédition au dénouement tragique. Une histoire vraie.

Mais Un monde sans rivage est un roman… Hélène Gaudy invente leur vie pendant ces mois où ils ont erré sans que personne ne puisse leur venir en aide.

Fiction totale ? Non. Car entre autres objets découverts sur l’île où ils sont morts, il y des pages du journal de bord de Salomon August Andrée et des pellicules, soigneusement préservées : Nils Strindberg a pris des photos tout au long de leur terrible pérégrination sur la banquise. Elles sont le point de départ du récit.


Images

Dans une exposition « Parfois, on s’arrête. Pour regarder. […] Les choses ont changé d’échelle, l’image prend toute la place. L’amorce d’un récit semble s’y tenir cachée, quelque chose en déborde, quelque chose d’inachevé, l’ébauche de trajectoires qui vont s’écrire de nouveau, à l’envers, puisqu’elle vient d’en devenir le nouveau point de départ. »

Déclencheur narratif donc, mais bien plus que cela, révélateur (le terme s’impose !) des personnages et de leurs motivations, du monde de l’époque et du nôtre, du passé et de l’avenir, l’image dans un cadre, parfois floue, provoque le regard, met en mouvement l’imagination et fait surgir d’autres images. L’œil est une plaque photographique qui se développe dans la mémoire. D’autres images résident, quelque part, entre la lentille et la trace. »

Regards croisés de 1897 à aujourd’hui, démultipliés dans le temps et l’espace. Regards fixés sur la pellicule, imaginés, échangés à travers le temps et l'espace. Une mise en abyme vertigineuse.

Aucun doute : Hélène Gaudy place la photographie au rang d'art majeur et son roman en est le chantre.


Peut-être…

L’adverbe peut-être revient souvent dans le texte. Il y a dans le récit toujours place au doute, à l’incertitude. Parce qu’il ne peut en être autrement. « Ils sont seuls à présent. Loin des regards et des hourras, sans plus de témoin à part, bientôt, l’œil de l’appareil photo, et on aura beau tenter de remplir les vides, tout ce qui lui échappera demeurera aussi ce qui leur appartient. »

Pour écrire leur errance, Hélène Gaudy s’appuie sur le détail d’une photo, un mot, une phrase tirés du journal ou d'une lettre et laisse l'imagination construire la scène.

Un chapitre par exemple intitulé « Portraits » parle de l’un des personnages Fraenkel et donne deux versions, aussi vraisemblables l’une que l’autre :

« Quelque chose de Knut se tient, peut-être, entre ces deux portraits. Quelque chose qui permet juste d’entrevoir un homme, de l’approcher par le frottement fortuit, le dosage incertain de quelques hypothèses. Lui, il se glisse dans l’interstice qui entre elles s’est creusé. Le temps de le saisir, il vient de s’échapper. »

Ainsi rappelle-t-elle au-delà de l’anecdotique, l’impossible connaissance de l’autre, le

mystère des vies, profond comme les abysses sous la banquise, mais aussi le pouvoir des photos toujours renouvelé : « Ces images-là sont un message qu’ils ne cesseront de nous adresser puisque, si nous n’avons rien pour le lire, nous n’avons rien non plus pour le circonscrire, et rien pour l’arrêter. »


Paysage et aventure

L’écriture poétique - et donnons à l’adjectif toute sa force : créatrice et inventive en même temps que d’une très grande précision - d’Hélène Gaudy transporte le lecteur de deux manières : sur la banquise, décrite avec réalisme, comme les conditions terribles de la survie des hommes et dans un monde extrême d’images d'une beauté absolue. Dans ce passage où l’auteure imagine l’un des personnages lors d’ une marche solitaire matinale, on voit comment elle tisse la dure réalité de leur aventure et la magnificence du paysage qui la transfigure :

« Il marche […] il s’éloigne et le monde n’a plus de contours, plus de direction, de route ou de chemin, il devient cette chose sans limite dont il ne perçoit même plus le blanc, cette couleur n’existe pas, non, sous ses yeux baissés par la lumière, il n’y a que les teintes qui s’affrontent ou se mêlent, menthe des eaux lentes, glace brune impossible à briser, jaune argile en surface, marine des profondeurs, soleil orange, ou ce bleu rabattu, d’ardoise claire et laiteuse, où tout se reflète et se mêle – la mer, la glace, la ligne d’horizon et l’étendue du ciel. Il n’y a plus de montagnes, plus de murs nulle part, tout est comme lui, en mouvement. Et si c’est Andrée que l’on suit ainsi quand l’aube lui appartient, peut-être que fond en lui le regret d’avoir entraîné les autres jusque-là, la culpabilité de les mener à leur perte,

peut-être que dans cette dimension que prend sa poitrine, ouverte par l’ampleur du paysage, il se sent soudain fier, heureux d’une manière insoupçonnée – ce bonheur-là tient en un instant, n’est nourri par aucun espoir, aucun projet, grossi au contraire par leur absence. »


Le jour d’après

« Pour elle le jour d’après a déjà commencé » : tout au début du roman, Anna et Nils se disent adieu.Il part, elle reste. Il s’en va avec un médaillon contenant sa photo, on le retrouvera trente ans plus tard, mis à l’abri par les compagnons de Nils, puisque celui-ci est mort le premier. Il est parfois aussi héroïque de rester que de partir. Il y a ceux qui sont restés, sans savoir, longtemps.

Le jour d’après, c’est aussi pour les trois explorateurs la mesure du temps qui va être la leur pendant des semaines : survivre un jour de plus.


Basculement des destins, sans retour possible. Les explorateurs se sont perdus, dans « le désir fou d'apercevoir le continent blanc ».

Ressort tendu de la tragédie.

Celle de leurs familles qui les ont attendus si longtemps. Quelles traces restent-ils d'eux ? comment les souvenirs se conjuguent-ils au présent ? Une méditation au-delà de l'histoire de cette désastreuse expédition.

Tragédie pour ces trois hommes jusqu’au bout soucieux de tenir, de rester debout, qui évitent, dans leurs écrits retrouvés sur l’île, de parler de leurs souffrances qu'on imagine pourtant terribles, de leurs peurs, peut-être pour « échapper eux-mêmes à l’insupportable». Les photos les montrent posant fièrement sur la banquise : « Jusqu’au bout, ils réussiront à construire ça : cette autre vision d’eux-mêmes, jamais tout à fait atteints, jamais tout à fait par terre, et à la dresser, droite et reluisante, entre eux et notre imaginaire. »


Pourtant, « ils n'y pourront rien : un jour, elles se mettront à dire ce qu'ils n'auraient osé dire, à faire d'eux, ainsi noyés dans la brume argentique, les spectres qu'ils craignaient de devenir. Elles deviendront le récit de l'aventure, puis de la perte, celui d'un lieu encore capable d'avaler les hommes acharnés à l'atteindre, le plus secret des pôles - tombeau et chambre noire ».


Un monde sans rivage, un monde d’interrogations et d’incertitudes, un roman considérable dont l’écriture s'attache à dire la perte, l'effacement, l’absence et l'urgence de garder une trace.


Un monde sans rivage, Hélène Gaudy, Actes Sud, août 2019.

Portrait Renaud Monfourny