"Court vêtue" de Marie Gauthier

Mis à jour : 9 sept. 2019

Court vêtue, Marie Gauthier, Gallimard, 2019. Prix Goncourt du premier roman.


« Lors de son arrivée, la maison était vide. » C’est la première phrase du roman. Et à la fin : « Félix a hurlé devant la fenêtre ouverte, face à l’immensité du vide. »


Le vide, en ouverture et en clôture de l’histoire. Deux situations pourtant bien différentes : à l’arrivée cette maison vide accueille Félix, un adolescent de quatorze ans venu en stage chez le cantonnier du bourg. Il va y passer quelques semaines, il ne sait rien de cet environnement ni de ses hôtes. Au terme de son séjour, c’est une prise de conscience douloureuse, car il y a eu entre ces deux moments un débordement d’attentes, de découvertes, de déceptions et de peurs aussi, mais surtout de désir(s). Un nouveau vide après le plein, d’autant plus abyssal. Félix repart donc. « Le soleil et l’été s’étaient fait la malle. » Il s’éloigne. « Voilà. Félix était dans le train, hébété, perdu, parti de la maison. » Il ne s’est passé que peu de temps, mais l’adolescent a changé à tous points de vue, il est devenu un homme : un roman d’initiation donc ? La situation pourrait paraître convenue. Pourtant c’est un récit singulier grâce à l’écriture de Marie Gauthier et à la manière dont elle crée les personnages et les livre au lecteur. Quant au dénouement... A la fois inattendu et pressenti. Impossible d'en dire plus !


Dans cette maison, que Félix trouve vide en arrivant, vivent en fait un père et sa fille, Gil. « Le veuf et la fille du canto », c’est ainsi qu’on les appelle. « Le père au mégot » dont la vie se réduit à quelques travaux sur les routes, des stations au café et les repas à la maison. Il parle peu, ses paroles sont plutôt des borborygmes. Il semble absent à tout, refermé sur lui-même. Gil – pour Gilberte –, seize ans, est au centre de l’histoire. Mais c’est un centre constamment en mouvement. Elle entre, elle sort, court sur la route, traverse le bourg, elle marche vite tout le temps. Elle travaille à la supérette. Elle devient l’unique préoccupation de Félix, des questions à n’en plus finir quand elle n’est pas là. « Il ne pouvait pas exister sans elle. » Il l’attend, du matin au soir et la nuit aussi, quand elle part il ne sait où. Son corps qu'il cherche à deviner sous les vêtements l'obsède. Enfin autour d’eux, les villageois et… les hommes avec qui Gil couche. Nombreux, de tous âges, indifférenciés, sans nom, sauf le directeur de la supérette, Jacky. Car Gil n’a qu’une idée en tête ou plutôt qu’un désir au corps : baiser. « Elle était traversée par quelque chose qu’elle ne pouvait pas dire, qui était bizarre, qui ne tenait pas dans la chambre de jeune fille, ni dans la maison, qui sautait les murs, les frontières et la conduisait à la rivière. […] Elle se tenait droite, s’habillait court et clair, des vêtements simples qui n’entravaient pas son corps. Il n’y avait plus que le laisser faire, l’offrir puisque la vie c’était ça. » Il ne s’agit même pas de monnayer son corps. Juste le désir, brut, sans culpabilité : cela est. C’est tout. Gil est irrésistiblement attirée vers la rivière où ont lieu souvent les rencontres furtives avec les hommes qui la veulent. Comme si le poids de ces amants sur elle pour quelques minutes était un moyen de lui donner sa propre densité.


Elle est donc ce qu’on appelle communément une fille « légère », mais cela ne se situe pas sur le plan moral.


Marie Gauthier fait littéralement entrer le lecteur dans la peau des personnages : tout passe par les sensations qu’elle saisit et décrit avec précision et finesse. Elle fait exister intensément les corps, en multipliant les détails, les impressions (visuelles, tactiles et olfactives particulièrement), et c’est ainsi que nous comprenons qui ils sont et les émotions qu’ils ressentent et qu’ils suscitent. Il n’y a pas d’explication psychologique, juste des personnages que le lecteur (pres)sent. La description du gérant de la supérette

de ce point de vue-là fait comprendre la « manière » de Marie Gauthier. Deux extraits : elle décrit ses vêtements : « Une ceinture en cuir noir retient un pantalon à plis, repassé, beige clair qui moule des fesses plates comme deux pans de manteau et casse sur des souliers en pointe parfaitement cirés ». Il apporte le plus grand soin à son apparence. Un homme d’ordre. Mais des détails lui échappent, et suggèrent un autre personnage : « Avec l’inclinaison des bras en V, on aperçoit la peau blanche et charnue des aisselles. Quand il va chercher quelque chose en hauteur dans un rayon, la chemise entrebâillée laisse voir une touffe de poils qui fait comme un trou noir. Tout près ça sent le déodorant, plus près encore la sueur. »

Et puis il y a l’eau, sous toutes ses formes, humidité agréable ou pénible : la vapeur de la salle de bains où le corps de Gil apparaît un peu flou, la sueur qui coule et imprègne les vêtements, car il fait une chaleur suffocante cet été-là, l’humidité de l’herbe fraîche dans les fossés, la piscine, expérience nouvelle pour Gil qui découvre le corps de Félix unique et désirable, et la rivière, présente tout au long du récit.

Enfin, des mots, un texte griffonné sur un bout de papier que Félix a toujours avec lui et qu’il lit à Gil : « Grâce à cette lecture un autre monde apparaissait, de ce tourbillon jaillissait la lumière. Ce bout de texte révélait des trésors qui se donnaient par l’intermédiaire de Félix. Ces mots l’amèneraient sûrement ailleurs qu’à la maison, qu’à sa chambre, et l’immergeraient dans un espace différent de celui des rues vides du bourg, des trottoirs pour aller au supermarché, des sentiers qui conduisent dans les champs, à la rivière. » Ironie tragique : un texte qui parle d’eux, sans qu’ils le sachent, un texte qui les lie d’une autre façon, sans qu’ils le comprennent. Double initiation donc pour ces adolescents.

Le roman se conclut sur l’évocation de ces mots lus ensemble. Impossible d’en dire plus sans faire tomber la tension qui tient le texte de la première à la dernière ligne. « Légère et court vêtue », Gil est un personnage indéchiffrable qui reste une interrogation, comme le roman dans son ensemble d’ailleurs. Un personnage qui court vers un ailleurs désiré mais indéfini...



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